Prendre l'abbé Bethléem au sérieux
Il a déjà été fait mention, dans ces pages, de la figure de l'abbé Bethléem, sous forme de parallèle plaisant pour parler du monde d'aujourd'hui. Et il est vrai que la lecture (partielle, ne nous faisons pas de mal) de ses pre/oscriptions est un petit moment de bonheur, une sorte de porte-étendard du mélange entre morale et esthétique.
Jean-Yves Mollier, historien spécialiste de la littérature populaire du XIXe siècle, vient de publier un livre (La mise au pas des écrivains – l'impossible mission de l'abbé Bethléem au XXe siècle) qui a le rare mérite de prendre au sérieux à la fois le personnage et son corpus idéologique.

D'abord, l'abbé Bethléem prend au sérieux les livres (une position officielle de l'Église que Mollier relie au traumatisme de la diffusion de l'Encyclopédie impie) ; plus encore, ils les apprécie. Et c'est dans ce cadre, conscient de leur puissance, qu'il souhaite en contrôler le contenu, avec une influence qu'on sous-estime sans doute – la démonstration qu'il fait des relais de l'abbé dans la société et dans les coursives du pouvoir évoque grandement les situations électorales locales aux États-Unis, par exemple l'influence d'associations idéologiques sur les programmes des écoles.
Par ailleurs, son propos n'a rien d'étriqué, et s'applique avec méthode à tous les supports (théâtre, opéra, mode, bande dessinée, publicité !) susceptibles d'avoir de l'influence sur le public. On peut voir aussi sa posture se radicaliser après les lois anticléricales du début du siècle, dans une construction logique qui ne se limite pas au fanatisme.
Bref, très intéressant pour rendre à la figure et à l'époque leur épaisseur, au delà de l'aimable plaisanterie qu'il est devenu dans le langage (plus ou moins) courant.
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Les plus affamés peuvent déjà écouter l'entretien qu'il donnait sur France Culture la semaine passée :
Présentation là (avec erreur sur le titre du livre de l'abbé).
Si le mp3 n'est pas encore fonctionnel, voyez cette ancienne version de la notule.
Écrit par DavidLeMarrec , dans En passant - brèves et jeux
CSS : "la lecture (...) de ses pre/oscriptions est un petit moment de bonheur, une sorte de porte-étendard du mélange entre morale et esthétique".
A titre d'illustration, ce qu'écrit l'abbé sur Gide, qu'il classe à l'index (comme Anatole France, Zola, Rousseau, Voltaire, Molière et bien d'autres) :
"Il s'attaque à la vérité; parce qu'il croit que l'erreur est plus féconde que le vrai, parce que le vrai est un et que l'erreur est innombrable. / Il s'attaque à la conduite de la vie morale. Au travers de ses vingt romans ou essais, sous la séduction d'un style savant et dépouillé, il s'applique à saper la certitude morale, à ruiner les grands principes moraux, à briser, sans se soucier du bien et du mal, les lois divines et humaines qui s'opposent à l'épanouissement des virtualités de son être. / Cet écrivain pervers n'est point vicieux par affectation et par mode; il applique son art à corrompre (...)"
Au moins, c'est tranché. Pour l'esthétique, je ne sais pas ; mais pour la morale, c'est du lourd : soit on frémit, soit on se gausse à lire l'implacable prose de l'abbé, mais point d'entre deux !