[soyons amis] Difficulté comparative des instruments
Les lutins ont préparé sur un autre support, il y a quelques jours, un petit tour d'horizon qui ne tait aucun point polémique dans ce sujet. Déconseillé aux amateurs de premier degré et aux susceptibles.
Au programme :
A. Difficulté de production ou difficulté d'organisation ?
B. Difficulté de jeu (intrinsèque)
C. Difficulté de répertoire (extrinsèque)
Voilà un sujet qu'on avait envie de lancer depuis longtemps, et qui promet d'être hilarant, voire très troll.
Je m'interroge depuis longtemps (depuis toujours, en fait), sur la difficulté relative de tel ou tel instrument.
Par exemple lorsqu'on dit que le violon ou le piano (en général ce sont ces deux instruments qui sont cités) est l'instrument "le plus difficile". Sur quels critères ?
Au piano, les notes sont toutes prêtes, c'est donc plus facile. Mais au violon, il n'y a qu'une à deux notes à jouer simultanément, donc beaucoup moins de déchiffrage et de doigtés possibles (encore qu'on puisse faire la
même note sur plusieurs cordes).
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A mon avis, il y a effectivement des instruments plus ou moins difficiles que d'autres. Et c'est là où le débat devient vraiment intéressant, parce que ça saigne un peu.
Si nous faisions le bilan ensemble ?
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A. Difficulté de production ou difficulté d'organisation ?
On peut différencier deux types de difficultés, qui me paraissent vraiment difficiles à hiérarchier :
- la difficulté pour produire une note juste et timbrée, qui rend le premier morceau simple correctement exécuté assez éloigné dans la chronologie de l'apprentissage, mais présente beaucoup moins de progrès nécessaires une fois cette base acquise (typiquement le violon) ;
- la difficulté pour gérer beaucoup d'informations, sur un instrument qui serait facile en mode simple (typiquement le piano).
Après, est-il plus difficile de jouer un Klavierstück de Stockhausen parce qu'il y a beaucoup d'informations, ou un Caprice de Paganini parce qu'il faut le son et le justesse en amont, c'est quasiment impossible à trancher. (On pourrait faire des études socio-musicologiques sur le temps mis par un étudiant pour obtenir un résultat dans cette perspective, et en déduire lequel est le plus difficile - mais ne se hausse-t-on pas lorsque le but est plus lointain, pour l'atteindre justement ?)
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B. Difficulté de jeu (intrinsèque)
On peut considérer le piano comme un instrument difficile, puisqu'il suppose la gestion de plusieurs notes à la fois, et plus difficile que le clavecin puisqu'il réclame une gestion précise des nuances.
Pour le rapport à l'orgue, on peut discuter, puisque l'orgue réclame un legato parfait. Le pédalier en revanche, c'est vraiment anecdotique, un truc de plus à penser, mais pas bien compliqué à ajouter, même pour un pianiste - talon-pointe, c'est pas trop complexe en "doigtés", et comme ça tient la basse, c'est logique harmoniquement.
Les instruments à cordes frottées (plus que grattées) sont aussi très difficiles, à cause de la justesse.
Mais ici, on peut distinguer les instruments à frettes, beaucoup plus faciles puisqu'il sont justes, même s'ils ont un peu plus de cordes comme la guitare ou la viole de gambe. (Certes, la viole de gambe est l'instrument le plus difficile du monde parce qu'il faut être capable de la réaccorder pendant qu'on joue.)
Dans la famille sans frettes, pour en avoir testé trois sur les quatre que compose la famille, c'est l'alto qui me paraît le plus difficile, parce qu'il est inconfortable et assez physique. Clairement, il serait difficile d'obtenir une virtuosité tout à fait comparable au violon, indépendamment de sa couleur propre qui ne s'y prête pas.
Les cuivres sont aussi épouvantablement difficiles, parce que la pression du souffle, la position des lèvres sont primodiaux, et singulièrement pour le cor. Avoir les lèvres gercées est une catastrophe. Et je ne parle pas du temps de chauffe, des cascades d'eau qui se forment dans les tuyaux, etc. Une horreur.
Peut-être parce que je n'ai pas fréquenté de trombonistes, il me paraît avoir moins mauvaise réputation en termes de difficulté que le cor et la trompette (grâce à la coulisse, peut-être, qui peut faire plus de notes, mais encore faut-il les faire justes !).
Enfin, sans doute à tort, les percussions m'ont toujours paru beaucoup plus faciles, à l'exception peut-être des xylophones / métallophones / marimbas qui demandent d'être un peu adroits. La difficile de mise en action est tout de même beaucoup plus réduite (oui, j'avais bien dit qu'on se fâcherait). Pour eux, c'est plutôt la quantité d'instruments à maîtriser qui force l'admiration. (Et leur capacité pratique à compter pendant des minutes entières.)
Pour les bois, mon exéprience est plus limitée, mais j'ai l'impression que c'est plus facile, malgré la nécessité d'entretien des muscles de la bouche. Les difficultés sont assez diverses : colonne d'air exacte pour la traversière, gestion de l'air (et de l'apoplexie) pour le hautbois, maux de dos pour le basson. La clarinette, c'est tellement facile qu'on n'en parle même pas, c'est juste utile pour boucher les trous dans les fanfares.
C'est surtout l'entretien qui est extrêmement pénible (tampons, anches, fêlures...). Je me rappelle d'un entretien de Paul Meyer où il reconnaissait très humblement qu'il jouait de l'instrument le plus facile.
Clarinettistes de tous pays, défendez-vous !
Le saxophone représentant une version bâtarde beaucoup plus facile à jouer que la clarinette (pression nécessaire moindre, doigtés beaucoup plus rationnels, résistance à l'usure...), je n'ose imaginer les réactions enflammées que susciterait un commentaire supplémentaire de ma part.
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C. Difficulté de répertoire (extrinsèque)
Et c'est là où on va vraiment se fâcher.
En raison de leurs caractéristiques techniques, mais surtout de leur place dans l'orchestre (une partie de dessus est plus virtuose qu'une partie qui tient la basse), de leur popularité, les instruments ont une difficulté beaucoup plus objectivable qui est celle liée à leur répertoire.
Aussi, je crois qu'on peut affirmer que le piano et l'orgue sont infiniment plus durs que le clavecin où le répertoire ne fait quasiment que jouoter des comptines pour enfants sages. Quand au célesta et glockenspiel, ce sont tout au plus des bouche-trous, certes souvent pervers rythmiquement, dans des orchestres. Je ne parle même pas du vibraphone qui s'est surtout illustré dans l'accompagnement de musiques d'esclaves (pouah !).
Pour la famille à cordes, la guitare, c'est bien gentil, et le luth peut frimer avec toutes ses cordes, mais ça ne va pas chercher bien loin par rapport au violon qui en plus d'être non fretté doit pouvoir réaliser toutes les acrobaties les plus inhumaines en un temps record. Le violoncelle n'est déjà qu'un second choix, et l'alto et la contrebasse, clairement des instruments de timides ou de médiocres, où l'on ne risque pas trop de susciter la tendinite ni la presbytie précoce en contemplant ses petites croches sur une note obstinée.
Je ne parle même pas de la viole de gambe, du théorbe et autres machins archaïques qui ne sont conçus que pour composer des accords parfaits dans des boucles harmoniques préhistoriques.
On pourrait être plus mesuré sur les bois, où chaque instrument a été mis très en valeur dans des oeuvres très virtuoses, même si hautbois et basson sont un peu moins fournis.
Pour les cuivres, le répertoire soliste est à peu près inexistant, et je n'ai pas essayé les parties d'orchestre. Tout de même, le cor est le plus exposé thématiquement, et il doit gérer quantité de couleurs différentes, de l'éclatant au diaphane. Les trompettes et trombones (passons le tuba sous silence s'il vous plaît, il fait assez de bruit comme ça) on généralement des motifs plus rudimentaires, qui accentuent ou colorent, mais ne chante pas tant.
Le cor est d'ailleurs parfois assimilé à un bois (jeu doux, en particulier dans les formations de chambre).
Pour les percussions, le répertoire est difficile en regard du cerveau des percussionnistes, mais on ne peut pas dire que les phrasés ou l'exactitude thématique les préoccupent beaucoup. Quantité négligeable.
D'ailleurs, dans les orchestres amateurs, les timbales sont généralement tenues par n'importe qui.
Et même chez les professionnels : j'ai vu le Trio pour piano de Kurtág où la grosse caisse finale était actionnée par le clarinettiste (oui, ça fait le ménage aussi : il faut tolérer qu'il joue, mais c'est très pratique dans la vie de tous les jours).
Il existe cependant beaucoup de répertoire contemporain, diabolique en rythme, et ça rend du coup le travail des percussionniste beaucoup plus difficile en moyenne et bien moins intuitif que celui de la plupart des instrumentistes... (Je ne parle pas des timbaliers planqués.)
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On n'a pas tout abordé évidemment, il s'agit simplement d'une invitation à la danse (non, rangez vos colts s'il vous plaît, c'est à Weber que je pensais !).
Écrit par DavidLeMarrec , dans Pédagogique
Et concernant la voix ?
C'est tellement différent selon le matériau de départ. Si la voix est naturellement placée, c'est un instrument si aisé... Sinon, c'est la misère. Certains ne parviennent jamais à s'en servir, alors que le plus mauvais guitariste / clarinettiste / pianiste parvient toujours à actionner l'instrument, à en sortir des sons conventionnels.
Après, restent :
1) Difficultés intrinsèques
Comme on ne peut pas laisser reposer l'instrument comme un violon ou un cor, selon la façon dont on a utilisé son conduit phonatoire (rhume, parole informelle, parole en public amplifiée ou non), il faut faire une vraie rééducation, et adapter les mécanismes à ce qui bloque l'émission chantée. Même chose pour les rhumes qui peuvent, en plus de limiter les résonances dans les fosses nasales, bloquer une partie des notes en mécanisme léger (ou allonger la zone de résonance en rendant la voix plus grave).
Voici ce que peut produire un rhume. Il s'agit ici d'un sol aigu (sol 3) qui est émis de la façon habituelle (où il sort, et timbré, quel que soit l'état vocal), et sans se blesser le moins du monde. Tout le reste de la tessiture fonctionne, il n'y a que cette note qui, invariablement, n'est pas "émissible" tant que la gorge ne sera pas dégagée. Mécaniquement, le son ne sort pas (mais comme le rhume était déclinant, il sort à moitié, et là on se marre).
Je trouve l'effet très amusant :
(C'est tiré de Psyché d'Ambroise Thomas, un inédit passionnant qu'on publiera un jour prochain dans une version pianistiquement plus soignée, et surtout non trompettante.)
Le rhume altère donc plusieurs fonctions, oui. Si on choisit la mauvaise voie, ça timbre mal, le son ne sort pas, ou est étouffé, etc. Mais c'est la même chose avec le cor, sauf que c'est tout le temps : selon la chaleur de l'objet, selon la quantité d'eau dedans, selon l'état des lèvres, il joue plus ou moins juste et plus ou moins beau...
La voix n'est donc pas si malcommode qu'on le dit quelquefois, en particulier par rapport à l'entretien également contraignant des instruments à vent.
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2) Difficultés extrinsèques.
Pour le répertoire, en revanche, on rencontre de vraies difficultés, puisqu'alors que la facture (et pour cause) ne connaît pas d'améliorations rapides, les compositeurs ont élargi les exigences en termes d'étendue et de puissance au delà du raisonnable. On peut considérer qu'une majorité d'oeuvres du répertoire germanique à partir du Wagner tristanien ne sont pas chantables, à moins de sacrifier des voix ou d'attendre des forces de la nature hors du commun. (Voir la Femme sans ombre de Richard Strauss, par exemple.)
En ce sens, les récriminations des glottophiles aigris sur le manque de grandes voix sont envoyées à la mauvaise adresse...
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Tout dépend donc du répertoire requis, cela change grandement la difficulté de l'instrument, entre l'émission d'une chanson baroque avec un joli timbre et l'affrontement d'intervalles odieux pendant trois heures en devant remplir des salles-hangar par-dessus des orchestres aussi pléthoriques que déchaînés.
C'est encore plus valable ici, vu les limites naturelles de l'objet, que pour les autres instruments.