Robert SCHUMANN, Liederkreis Op.24 (Heine) ; Johannes BRAHMS, Vier ernste Gesänge - (et autres lieder) - Matthias GOERNE, Christoph ESCHENBACH - à Pleyel, 16 mars 2007
Présentation de Matthias Goerne et discussion ici.
Nouveau compte-rendu de Sylvie Eusèbe (en terrain miné) :
« Paris, Salle Pleyel, vendredi 16 mars 2007, 20h00.
Matthias Goerne : baryton ; Christoph Eschenbach : piano
Robert SCHUMANN :
Abends am Stand (Le soir au bord de la mer) op. 45 n°3
Es leuchtet meine Liebe (Mon amour brille) op. 127 n°3
Mein Wagen rollet langsam (Mon coche roule avec lenteur) op. 142 n°4
Liederkreis op. 24
Johannes BRAHMS :
Lieder und Gesänge op. 32
Vier ernste Gesänge op. 121
« C’est avec un grand plaisir que je prends ce soir le chemin de la Salle Pleyel. Cela fait plusieurs années que je n’y suis pas retournée, et je suis heureuse de retrouver cette salle de concert dans laquelle j’ai de grands souvenirs. J’y revois Benedetti Michelangeli, Arrau ou Brendel, Giulini ou Celibidache, ou bien encore Fischer-Dieskau lors de ses adieux parisiens.
La Salle Pleyel vient de rouvrir en cette saison 2006-2007 après plusieurs années de travaux qui n’ont pourtant rien modifié de visible tant que l’on ne rentre pas dans la salle elle-même. Elle sent encore le neuf, un mélange de colle et de peinture. Le changement le plus important est que l’on est passé de l’ancienne couleur bleu pour les sièges et les murs à un rouge sombre pour les premiers et à un blanc sans âme pour les seconds. On remarque également des rangées de sièges nouvellement placées derrière la scène, ce qui me semble une première dans une salle de concert en France. Mais où sont donc cette ambiance apaisante et cette atmosphère feutrée qui donnaient son caractère particulier à cette salle, qui la distinguaient des autres ? Heureusement que le parquet en bois sombre et le bois blond des sièges et de la scène donnent un peu de chaleur ; sans eux, ces murs blancs, l’enchevêtrement de rails et de spots noirs au plafond, la sècheresse des formes des nouveaux balcons, tout cela serait bien brutal.
Il est 20h06, et sous les applaudissements d’un orchestre rempli de spectateurs, voici trois hommes qui investissent la scène par la gauche. Je mets quelques secondes à reconnaître Matthias Goerne : je ne l’ai jamais vu, ni donc entendu en vrai, et je m’aperçois que les photos des livrets de ses CD datent de quelques années ! D’autant plus grand et carré que son pianiste de ce soir est plutôt petit, le baryton salue le public avec un léger sourire, l’air étonné et le front dégagé. Tout de noir vêtu, Christoph Eschenbach chausse ses lunettes, le jeune homme assis à sa gauche se tient prêt pour tourner les pages de ses partitions. Matthias Goerne, en simple costume noir sur une chemise blanche sans cravate, se balance d’un pied sur l’autre, regarde en l’air, puise sa force dans une concentration qu’il semble atteindre sans effort visible.
Dès les premières notes du chanteur, je suis agréablement étonnée par la puissance et la chaleur de son timbre. Je l’ai très peu écouté et ne suis guère capable de reconnaître sa voix. Je ne suis d’ailleurs pas certaine que cela puisse se faire un jour.
Son chant est direct, franc, naturel. J’aime sa façon de s’adresser au public en nous regardant tranquillement : il nous rend ainsi concerné par ce qu’il nous raconte, il nous fait participer à son histoire. Cependant, lors des passages lents, son regard s’élève, et les yeux ronds, le visage lunaire, il semble chanter en rêvant, loin du lieu où il se trouve. Mais lorsque la musique s’anime, il bouge davantage, danse de droite à gauche dans le creux du piano, s’accroche à celui-ci, frôle de sa tête le couvercle de l’instrument, et on voit très nettement grâce à la poussée de ses jambes l’énergie qu’il tire du sol, puis qui monte dans son corps pour s’extérioriser dans les notes les plus aigues de sa tessiture.
C’est à mon avis dans les Lieder lents et piano que la voix pleine et chaleureuse de Matthias Goerne est la plus à l’aise. Ses beaux graves peuvent alors s’étirer tendrement et nous envelopper avec une grande douceur. Les exemples les plus frappant me semblent être de Brahms le magnifique « Du sprichst, dass ich mich täuschte » (Tu dis que je me trompe), chanté comme une longue et touchante plainte, ou encore « Wie bist du, meine Königin » (Quels délices tu répands, ô ma reine), très inspiré avec ce « wonnevoll » (délicieusement) doucement obstiné, dit merveilleusement lentement ! Je tiens encore à citer ce vers du second chant sérieux : « Und der noch nicht ist, ist besser ais alle beide », extrêmement pianissimo, très ralenti, Matthias Goerne atteint ici une rare puissance évocatrice, et le silence magistral qui règne dans la salle indique qu’il vient de nous toucher profondément. Son chant frappe par son élégance simple, par sa légèreté et l’air qui y circule avec fluidité.
Je trouve que les Lieder plus animés, dans lesquels la voix est soumise à de rapides variations de hauteur ou de puissance, conviennent moins bien au baryton (comme par exemple dans le premier des quatre chants sérieux de Brahms). Forte et piano alternent sans donner beaucoup de contraste ou d’animation à ces Lieder, je suppose que le timbre égale de Matthias Goerne sur toute son étendue est pour beaucoup dans cette impression. Cette uniformité est très perceptible dans « Lie’Liebchen, leg’s Händschen » (Ma mie, mets ta main) de Schumann : cela est chanté un peu légèrement à mon goût, pas assez appuyé, et l’ensemble séduit plus par sa beauté qu’il ne marque par son dramatisme.
Pour moi qui suis « habituée » à un chant plus « contrasté », je n’entends pas ici d’intonations « spéciales » pour souligner telle ou telle voyelle, renforcer tel ou tel trait musical saisissant ou particulièrement important pour la compréhension du texte. Aucun « i » ne me tire par l’oreille, pas même celui de « bitter » dans « O Tod, wie bitter bist du », et le baryton réaliste juste un léger vibrato sur le « ie » du dernier vers du second chant sérieux « Das under der Sonne geschieht », sans y mettre le moindre relief. Sa prononciation très peu articulée m’étonne énormément, les consonnes en fin de vers ne sont absolument pas audibles. Cette « diction » qui est pourtant tout à fait « normale » me gêne au point que je suis souvent perdue pour suivre les textes des Lieder et leurs traductions proposées par le programme.
Mon impression, on l’aura senti, est un peu mitigée. Je reconnais la beauté du chant de Matthias Goerne, j’apprécie la sincérité de son investissement et sa touchante expressivité. Cependant, je regrette son « classicisme », ce côté trop peu créatif, j’éprouve de la difficulté à me rendre nettement compte de son apport dans ces Lieder.
L’impression donnée par le public en revanche n’est pas du tout mitigée : c’est un succès ! Une belle ovation salue donc le chanteur qui donne une accolade émue à son pianiste très effacé. Il l’entraîne par la main pour sortir de la scène, et juste avant qu’il n’entre en coulisse, une fan lui tend une écharpe blanche… Devant les manifestations du public qui ne faiblissent pas, les musiciens nous donnent généreusement deux bis. Ils ne sont hélas pas annoncés, et dans ma grande ignorance je ne saurais dire s’il s’agissait de Schumann ou de Brahms… Je pencherais pour Brahms, un Lied un peu vif, puis un second, plus lent, plus aéré, rempli de silences émouvants… C’est décidément ce que Matthias Goerne réussit le mieux !
S. Eusèbe, 25 mars 2007 »
- A tout seigneur, tout honneur.
- Philippe, du Poisson Rêveur.
- Philippe[s].
- Zvezdoliki.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Disques et représentations, Poésie, lied & lieder
1. La salle
« On remarque également des rangées de sièges nouvellement placées derrière la scène, ce qui me semble une première dans une salle de concert en France. »
Croyez-le ou non, il paraîtrait qu’on y entend pas extraordinairement bien pour les récitals vocaux. :-)
« Mais où sont donc cette ambiance apaisante et cette atmosphère feutrée qui donnaient son caractère particulier à cette salle, qui la distinguaient des autres ? Heureusement que le parquet en bois sombre et le bois blond des sièges et de la scène donnent un peu de chaleur ; sans eux, ces murs blancs, l’enchevêtrement de rails et de spots noirs au plafond, la sècheresse des formes des nouveaux balcons, tout cela serait bien brutal. »
Intéressant. C’est la première fois que je lis cette analyse sur la nouvelle salle, globalement saluée, et qui semblait ne déplaire à personne.
« Tout de noir vêtu, Christoph Eschenbach chausse ses lunettes, le jeune homme assis à sa gauche se tient prêt pour tourner les pages de ses partitions. Matthias Goerne, en simple costume noir sur une chemise blanche sans cravate, se balance d’un pied sur l’autre, regarde en l’air, puise sa force dans une concentration qu’il semble atteindre sans effort visible. »
Tiens, il arrive donc à Matthias Goerne de mettre un peu de blanc. Tout arrive. :)
2. Le chant
« Dès les premières notes du chanteur, je suis agréablement étonnée par la puissance et la chaleur de son timbre. Je l’ai très peu écouté et ne suis guère capable de reconnaître sa voix. Je ne suis d’ailleurs pas certaine que cela puisse se faire un jour. »
Ca commence mal, ce n’est pas bon signe chez vous. Pourtant, la voix est très caractéristique, ne serait-ce que par ses défauts : ce velours très engorgé, ces gris…
Côté puissance, je suis étonné, je sentais plutôt l’enveloppement, peut-être la projection, que la puissance à proprement parler.
Difficile d’en juger, il est vrai, dans un théâtre de poche. J’ai notamment entendu Nina Stemme à Bordeaux, et je ne l’ai pas trouvée particulièrement puissante alors qu’elle semble se tirer sans peine des volumes de Tristan. Inversement, placé au fond du parterre, la puissance d’Angelika Kirchschlager paraissait impressionnante dans un récital Schubert-Wolf-Duparc (!).
Cependant, je suis étonné que la puissance soit telle. Certes, les Brahms se prêtent sans doute mieux à une production vocale plus massive.
« Son chant est direct, franc, naturel. »
Amusant, j’ai exactement l’impression inverse : son atténué, nuancé, trafiqué. :) Mais je vois ce que vous voulez dire : l’évidence de son chant, et je ne puis qu’abonder.
« J’aime sa façon de s’adresser au public en nous regardant tranquillement : il nous rend ainsi concerné par ce qu’il nous raconte, il nous fait participer à son histoire. Cependant, lors des passages lents, son regard s’élève, et les yeux ronds, le visage lunaire, il semble chanter en rêvant, loin du lieu où il se trouve. Mais lorsque la musique s’anime, il bouge davantage, danse de droite à gauche dans le creux du piano, s’accroche à celui-ci, frôle de sa tête le couvercle de l’instrument, et on voit très nettement grâce à la poussée de ses jambes l’énergie qu’il tire du sol, puis qui monte dans son corps pour s’extérioriser dans les notes les plus aigues de sa tessiture. »
Jolie exégèse de l’attitude de scène. Vous êtes sans décidément rival sérieux pour ces descriptions.
« C’est à mon avis dans les Lieder lents et piano que la voix pleine et chaleureuse de Matthias Goerne est la plus à l’aise. »
Grmblbl. La plus extraordinaire, vous vouliez dire, c’est cela ? [Non, vous ne pouvez pas dire non.]
« Ses beaux graves peuvent alors s’étirer tendrement et nous envelopper avec une grande douceur. Les exemples les plus frappant me semblent être de Brahms le magnifique « Du sprichst, dass ich mich täuschte » (Tu dis que je me trompe), chanté comme une longue et touchante plainte, ou encore « Wie bist du, meine Königin » (Quels délices tu répands, ô ma reine), très inspiré avec ce « wonnevoll » (délicieusement) doucement obstiné, dit merveilleusement lentement ! Je tiens encore à citer ce vers du second chant sérieux : « Und der noch nicht ist, ist besser ais alle beide », extrêmement pianissimo, très ralenti, Matthias Goerne atteint ici une rare puissance évocatrice, et le silence magistral qui règne dans la salle indique qu’il vient de nous toucher profondément. Son chant frappe par son élégance simple, par sa légèreté et l’air qui y circule avec fluidité. »
N’est-ce pas ? Merci de l’avoir dit.
« Je trouve que les Lieder plus animés, dans lesquels la voix est soumise à de rapides variations de hauteur ou de puissance, conviennent moins bien au baryton (comme par exemple dans le premier des quatre chants sérieux de Brahms). Forte et piano alternent sans donner beaucoup de contraste ou d’animation à ces Lieder, je suppose que le timbre égale de Matthias Goerne sur toute son étendue est pour beaucoup dans cette impression. »
Je pense aussi que c’est ce qui produit cette impression, que vous désignez prudemment comme telle. Non, il n’y a pas eu de clic, vous avez évité la mine.
« Cette uniformité est très perceptible dans « Lie’Liebchen, leg’s Händschen » (Ma mie, mets ta main) de Schumann : cela est chanté un peu légèrement à mon goût, pas assez appuyé, et l’ensemble séduit plus par sa beauté qu’il ne marque par son dramatisme. »
Je suis un peu étonné. La force dramatique est pourtant l’une de ses qualités premières. Sur la longueur, sans doute que ces infinies nuances, mais seulement dans le gris, peuvent ne pas combler tout le monde.
3. Le mot
« Pour moi qui suis « habituée » à un chant plus « contrasté », je n’entends pas ici d’intonations « spéciales » pour souligner telle ou telle voyelle, renforcer tel ou tel trait musical saisissant ou particulièrement important pour la compréhension du texte. Aucun « i » ne me tire par l’oreille, pas même celui de « bitter » dans « O Tod, wie bitter bist du », et le baryton réaliste juste un léger vibrato sur le « ie » du dernier vers du second chant sérieux « Das under der Sonne geschieht », sans y mettre le moindre relief. »
Comme nous en avions devisé sous la note monographique consacrée au cher Matthias, l’unité de pensée de Goerne est plutôt le vers. Chez Fischer-Dieskau, il s’agit du mot, et même de la syllabe, où les changements s’opèrent, où les couleurs lumineuses s’entrechoquent. Ici, le phrasé est plus large, plus global si l’on veut.
Avec pour résultat ce talent de conteur très singulier et cette grande originalité de conception pour chaque lied abordé. Jamais de redites de choses déjà entendues, jamais de fausses évidences en adoptant la tradition ou le premier degré.
Mais oui, peu de relief individuel sur les mots, c’est un choix délibéré.
« Sa prononciation très peu articulée m’étonne énormément, les consonnes en fin de vers ne sont absolument pas audibles. »
Le couperet est tombé sur le pauvre Matthias – pas de consonnes pour Sylvie, il est perdu.
Verloren, ach, verloren ! Ewig verlor’nes Heil !
« Cette « diction » qui est pourtant tout à fait « normale » me gêne au point que je suis souvent perdue pour suivre les textes des Lieder et leurs traductions proposées par le programme. »
C’est exact, la clarté de la diction n’est pas un point fort. Il serait à peu près impossible, dans un lied qu’on ne connaîtrait pas, de comprendre l’ensemble du texte si peu que la prise de son soit médiocre.
Ce grand fondu affecte l’identification des voyelles, surtout. Mais également, dans une moindre mesure, certaines consonnes peu sonores.
Par ailleurs, il existe quelques bizarreries dans sa prononciation. Par exemple les « t » qui, en soufflant, se changent naturellement en « ts », mais qu’il semble ne rien faire pour contrôler – la chose s’est étonnamment accentuée en peu d’années.
« Mon impression, on l’aura senti, est un peu mitigée. Je reconnais la beauté du chant de Matthias Goerne, j’apprécie la sincérité de son investissement et sa touchante expressivité. »
Bien.
« Cependant, je regrette son « classicisme », ce côté trop peu créatif, j’éprouve de la difficulté à me rendre nettement compte de son apport dans ces Lieder. »
Les blasphèmes ne sont pas tolérés sur Carnets sur sol. Veuillez vous reprendre.
Dans Brahms, je ne puis juger sérieusement, mon seul enregistrement (2004) a été détruit avant que je ne puisse l’entendre, à part quelques bribes non significatives. Dans Schumann, je me permets de grommeler.
Cette intensité dans la mise en chair de ces lieder, d’abord.
Ces immenses qualités dans la nuanciation, ensuite.
Enfin, je ne puis trop vous engager à comparer sa conception à toutes celles que vous trouverez. Le parti pris est toujours très personnel, et jamais de facilité à « laisser parler » le lied lui-même – procédé du « laisser parler » qui au demeurant peut produire des résultats enthousiasmants, comme dans l’intégrale Johnson, par exemple (je pense en particulier au fabuleux disque Rolfe-Johnson).
Voilà quelques-uns des éléments qu’il apporte.
4. Réception
« L’impression donnée par le public en revanche n’est pas du tout mitigée : c’est un succès ! »
Si j’en crois les autres échos sur la Toile, c’est même un délire.
Malheureusement, je ne suis pas en mesure de riposter contre votre iniquité : je suis pétrifié par certain ut dièse dans mes pantoufles. [Oui, c’est codé.]
« Une belle ovation salue donc le chanteur qui donne une accolade émue à son pianiste très effacé. »
Vous n’avez même pas parlé du pauvret. Pourtant, la dimension quasiment symphonique (conception très large des phrasés) et hautement poétique d’Eschenbach dans le lied, tout de même…
« Il l’entraîne par la main pour sortir de la scène, et juste avant qu’il n’entre en coulisse, une fan lui tend une écharpe blanche… »
Pour ne pas qu’il attrape froid en sortant ? Pour qu’il la signe ? Pour qu’il lui mette un peu de sueur de liedersänger dessus ?
« Devant les manifestations du public qui ne faiblissent pas, les musiciens nous donnent généreusement deux bis. Ils ne sont hélas pas annoncés, et dans ma grande ignorance je ne saurais dire s’il s’agissait de Schumann ou de Brahms… Je pencherais pour Brahms, un Lied un peu vif, puis un second, plus lent, plus aéré, rempli de silences émouvants… C’est décidément ce que Matthias Goerne réussit le mieux ! »
Vous avez gagné. Il s’agissait (merci Bajazet) successivement de
- Ach, wende diesen Blick !
et
- Lerchengesang.
Je vous remercie pour ces amples impressions. Originales et précises comme toujours.