La Venise musicale - une balade des hasards - (Il Barbiere di Siviglia, Scuola Grande dei Carmini, septembre 2006)
Cher David,
Votre envoyée spéciale européenne revient juste d’un voyage à Venise. Le but n’était pas musical, mais je ne peux m’empêcher de vous faire un petit compte-rendu d’une soirée d’opéra dont on ne lira jamais un mot dans la presse spécialisée pour mélomanes. Je vous place ma prose n'importe où, et vous pouvez bien sûr en disposer comme vous voudrez !
Venise (Italie), Scuola Grande dei Carmini, jeudi 28 septembre 2006, 20h30.
G. Rossini, Il Barbiere di Siviglia, mélodrame bouffe en deux actes sur un livret de Cesare Sterbini.
Venice Opera Orchestra
Direction-piano : Paolo Polon, violon : Enrico Piccini et Samuel Angeletti, viole : Luca Zanetti, violoncelle : Elena Borgo.
Régie : Giovanna Conte
Gianfranco Cerreto : le Conte Almaviva, Francesco Zampieri : Bartolo, Veronica Filippi : Rosine, Omar Camata : Figaro, Antonio Casagrande : Don Basilio, Nico Mamone : Fiorello / un officier, Koo Hyeon Jeong : Berta / Ambrosio / notaire.
Musicalement parlant, Venise rime avec Vivaldi, de la même façon que Vienne va avec Mozart ou Leipzig avec Bach. Pourtant, il faut avoir vraiment préparé son parcours vénitien pour trouver quelques traces de Vivaldi à Venise, et la plus évidente –l’église de la Pieta- s’est dérobée puisqu’elle était « chiuso ». Quelques affiches de concerts proposent bien un programme à base de Vivaldi : les éternelles 4 saisons, bien sûr, avec musiciens en costumes XVIIIe siècle (je n’ai déjà pas succombé à ce genre de « représentation » à Vienne, ce n’est pas pour le faire ici), ou bien un ou deux concertos tellement mélangés avec des fragments d’œuvres d’autres compositeurs que cela ne m’attire guère. Signalons tout de même pour les amateurs que dans une ruelle touristique au nord de la place Saint-Marc, une boutique exclusivement dédiée à ce compositeur vénitien vend produits dérivés et CD.
Après avoir salué la célèbre basilique, toujours aussi belle, même lorsqu’elle a ses magnifiques pavements du narthex sous quelques centimètres d’eau, un détour par la Fenice me permet d’apprendre qu’il n’y a plus aucune place pour le ballet Roméo et Juliette qu’une troupe bavaroise donne en ce moment. Je regrette Prokofiev, je regrette un peu la nouvelle salle ressuscitée grâce –entre autres- au Senso de Visconti, et je ne regrette pas du tout le ballet, la danse classique n’est pas un art que j’apprécie. Continuant ma promenade, j’aborde le théâtre Malibran (vers le pont du Rialto), assez intéressée par le récital donné le lendemain par un violoncelliste dont je n’ai pas retenu le nom. Hélas, on ne peut pas réserver ici une place pour ce concert, il faut aller à la Fenice, et on ne peut me dire s’il reste des places !!! Seulement un peu déçue puisque je ne suis pas venue ici pour écouter de la musique, je poursuis tranquillement mon périple pédestre, et n’y pense plus. Mais le lendemain, au hasard d’une promenade, je tombe sur la Scuola Grande dei Carmini (au bout du Campo San Margarita) qui propose en alternance deux opéras par une troupe locale s’appelant gentiment « Venice Opera Orchestra ». Alors, pourquoi pas ce Barbier de Séville à Venise ?
Je n’ai jamais vu et entendu un opéra donné avec aussi peu de moyens, j’ai rarement vu et entendu un opéra donné avec autant de plaisir, et je crois n’avoir jamais autant ri à une représentation d’opéra !
La grande salle rectangulaire du rez-de-chaussée de la Scuola n’est absolument pas faite pour accueillir un spectacle. Environ 150 chaises pliantes sont disposées sous son riche plafond à caissons aux peintures du XVIIIe siècle. Un autel surplombé par une sculpture de la Vierge à l’enfant encadrée de colonnes et de frontons baroques donne un décor « naturel » à la scène presque improvisée : une petite estrade recouverte de tapis, avec sur la gauche un simple tissu pour masquer les entrées et les sorties des chanteurs, et sur la droite, dissimulé par un piano droit recouvert d’un tissu rouge et or, un petit espace pour les musiciens. Pour tout accessoire, une chaise, une table, une plume et un peu de papier. Les costumes d’inspiration XVIIIe siècle sont à peine moins modestes, leurs étoffes ont de belles couleurs chatoyantes où le vert et le bleu dominent, et que rehaussent quelques galons et passementeries dorés. Perruques, chapeaux, chaussures à talons rouges et épée viennent compléter ce tableau vivant au milieu de toutes ces peintures tout de même assez figées et conventionnelles.
Les rôles sont bien distribués ; les caractères des personnages conviennent aux voix des chanteurs, qui sans être exceptionnelles, sont toutes justes et bien posées, agréables bien que sans timbres très caractéristiques. Je détacherai de la distribution le Figaro d’une très belle présence d’Omar Camata, à la voix assurée et à l’entrain communicatif, ainsi que dans le petit rôle de Berta la camériste, la soprano Koo Hyeon Jeong, à la voix franche et au jeu très concentré, même lorsqu’elle ne chante pas. Dans l’ensemble, les chanteurs paraissent très à l’aise, les sons sortent avec une belle facilité, les forte brillants sont en général leur point fort, mais ils ont plus de mal avec les vocalises, les pianissimi et les traits plus expressifs. Cependant leurs jeux compensent aisément ces faiblesses, et ils n’hésitent pas à jouer la comédie pour faire rire avec des effets simples et légers, bien dosés, mais jamais vulgaires ou outrés. Je doute que même un metteur en scène « sulfureusement » intellectuel puisse rendre Rossini intellectuel. Ici, il n’y a évidemment aucune prétention de ce genre : c’est un « melodramma buffo » comme le rappelle le programme, et chaque effet comique est souligné avec enthousiasme par un public de touristes (plutôt anglophone) qui connaît visiblement l’œuvre, et s’amuse beaucoup.
Le seul petit bémol est à mon avis dû à l’orchestre qui accompagne les chanteurs. Il est très réduit et est composé de deux violons, d’une viole et d’un violoncelle, tous soutenus par le piano droit joué par le chef d’orchestre Paolo Polon. Et c’est bien dommage que les vigoureux et disgracieux « ploum-ploum » de ce piano soient venus de temps en temps couvrir les voix !
Mais malgré cette dernière remarque, ce Barbiere di Siviglia de Rossini donné par le « Venice Opera Orchestra » est un excellent spectacle. Il n’a absolument pas à avoir honte de sa modestie, et l’enthousiasme de sa troupe à l’énergie communicative devrait servir d’exemple aux grandes salles qui semblent parfois oublier que la musique et l’opéra sont des plaisirs simples et naturels.
S. Eusèbe, 1er octobre 2006
Écrit par DavidLeMarrec , dans Disques et représentations
Bonjour Sylvie !
Bien content de vous 'revoir' ! Je subodorais quelque périple lointain en effet. :-)
A la bonne heure ! Merci beaucoup !
Grand souvenir de cette Scuola que j'avais tenu à voir lors de mon passage. Une atmosphère assez spécifique, et un décor chamarré d'un goût très sûr.
En effet, petit effectif ! Mais - pardon - êtes-vous bien sûr qu'il s'agissait d'une viole ? Ca me semble bien étrange (et pour tout dire à peu près impossible). Pour quelques raisons qui sont tout de même au nombre de quelques-unes :-) :
- l'effectif est un effectif standard, adaptable à plusieurs opéras, et les instrumentistes remplaçables si besoin ; pourquoi prendre cet instrument rare ?
- nous avons ici un effectif de quintette avec piano tout à fait orthodoxe ;
- Rossini et autres compositeurs célèbres que doit jouer l'ensemble n'ont jamais employé la viole ;
- la viole n'utilise pas les mêmes tempéraments que les autres instruments, et surtout que le piano ; ce peut se régler, mais tout cela me paraît bien technique pour une représentation de ce type - plutôt un dispositif de musique contemporaine pour piano préparé, violoncelle scordatura et viole d'amour bien tempérée. :-)
Bref, il m'apparaît très clairement qu'il s'agissait d'un alto, mais si ce n'était le cas, à quoi ressemblait cette viole ?
Toujours piriforme.
Ou viole de gambe (contrebasse de taille violoncelle), ou viole d'amour (taille alto, mais tenue la touche vers le bas) ?
Mais j'en serais très étonné. Même dans vos présentations, il y a matière à commentaire ! :-)
Spontanément, certes, mais il n'est pas le seul ! Ne serait que si l'on compte les créations à la Fenice, par exemple l'Ernani de Verdi.
Oui, des choses fort hétéroclites. Je m'étais rendu à San Giorgio entendre le Concerto Veneziano (en costumes donc), il y a plusieurs années. Programme attrape-tout (Vivaldi, suite en si mineur de Bach, les Noces...), mais l'exécution était d'assez bonne qualité, et sans mauvais goût. J'imagine que leurs disques tant décriés doivent jouer sur une autre fibre - notamment avec prise de son surréverbérée, etc. Mais ce que j'ai entendu était vraiment très honnête.
Mais il est vrai que j'entretiens de bien meilleurs souvenirs avec les concerts vocaux plus confidentiels donnés dans les églises. Très beaux récitals ténor et de contre-ténor, notamment. Et programme plus original. Le tout sans prétention, à un niveau semi-pro (petites églises pas très remplies dans lesquelles les interprètes changent régulièrement).
Comme vous pouvez le constater, j'ai écumé l'offre musicale de la petite cité. :-)
Je crois avoir vu cela. Pas entré d'ailleurs, aller à Venise pour acheter des disques, la belle affaire.
Y trouve-t-on l'intégrale des lieder de Vivaldi par N*** ?
J'ai un souvenir un peu tape-à-l'oeil, mais c'est en effet un témoignage rare.
Dites, c'est le parcours du combattant, même en fin de saison ! Apparemment, ils sont sûrs de remplir !
Oh, mais pas la peine de préciser, pour qui nous prenez-vous ? < :-D
On admirera le professionnalisme de la précision géographique. Le Petit Sylvie Illustré version Venise est-il disponible dans les agences de voyages ?
J’adore ce genre de dénomination modeste. Il y a aussi les « Virtuosi » de Rome & cie. Généralement des orchestres assez médiocres, forcément, les meilleurs sont à la Fenice. Et lorsqu’on voit le niveau de la Fenice. On frémit – moi je dis.
C’est parti pour la folle aventure !
Je ne saurais donc trop vous recommander la Cendrillon de Pauline Viardot, écrite explicitement pour piano (et solistes vocaux).
Les admirateurs de Tiepolo vous maudiront jusqu’à la soixantième génération.

Si je reçois des menaces sur ma vie, vous allez m’entendre !
Ce qui semble normal avec une bonne technique pas exceptionnelle. Surtout s’ils n’ont pas beaucoup l’habitude de la scène seuls.
Ne les tentez pas. Je n’y pensais pas, il est vrai, mais on ne voit pas de Rossini très audacieux. Ca m’amuserait beaucoup, je pense.
Allez, un petit effort d’imagination.
Scénario 1 (école la plus répandue) : Le Pompier de Séville. Le Comte Almaviva, officier des S.A., cherche à séduire une belle inconnue qui, bien que juive, attise un feu coupable en son cœur. Il croise l’agent de la Gestapo Figaro qui, muni de sa sirène anti-aviation, permet de faire sortir précipitamment la belle de l’antre où la retient cachée aux regards concupiscents son jeune cousin juif Bartholo, prétendument pompier, en réalité agent double et résistant du réseau de la Weisse Rose [c’est vrai que c’est féminin, tiens ! ]. Naturellement, la sirène devra couvrir orchestre et chanteurs pendant cinq minutes minimum, afin de plonger le public dans la détresse empathique qu’il convient de susciter chez lui.
Je passe le détail, mais on a beaucoup de possibilités : nuit de Cristal à la fin de l’acte I, viol sur le rondo de l’acte II, bref un véritable opéra militant, dans un combat d’avant-garde contre tous les fascismes de notre temps – car c’est cela qu’il faut entendre.
Scénario 2 (école des audacieux) : Le Mollah Almaviva, prêcheur rigoureux et pécheur impénitent, entend enlever une belle européenne afin d’en faire sa treizième femme. Avec l’aide du Taliban Figaro, il assassine Massoud-Bartholo à la fin de la pièce (avec vidéo-projection à reculons des images du 11/09/01, naturellement), comme la victoire de tous les obscurantismes qui se sont comme éveillés à cette date fatidique.
Scénario 3 (école Konwitschny-Schligensief) : Le Comte Almaviva, en tutu, arrive sur la place du marché de Guernica (on ne le reconnaît pas pour mieux figurer le caractère anonyme de la chose – c’est juste marqué dans les notes de programme). Il y trouve Figaro, riche homme d’affaire. Il veut enlever Rosine, un vieux travesti qu’il a aimé dans sa jeunesse. Bartholo arrive, en collants, tout dépenaillé. Première orgie. Le lapin blanc entre et chante l’hymne de la police, avant d’être charcuté sur la scène. La dépouille est présentée en marche funèbre sur le duo « Pace e gioia » du II, tandis que les danses zouloues se poursuivent jusqu’au trio final autour du mirador tapissé de papier-toilette. Etc.
Je suis sûr qu’en choisissant les bons metteurs en scène, on pourrait obtenir quelque chose du genre. :-)
Par ailleurs, je serais très friand de voir un travail un peu fouillé sur ces pièces. Pas évident, je sais.
Oui, la salle capitonnée n’est pas forcément idéale pour que les voix puissent s’épanouir. Et ces orchestres pas souvent d’un niveau irréprochable.
Oui, c’est exact, la fraîcheur du spectacle amateur a parfois des charmes que le professionnalisme (et, dans certains cas, la routine) des spectacles les plus sérieux font oublier.
A titre personnel, il est toute fois une chose que je regrette : que la pratique amateur, pour éviter la comparaison, n’en profite pas pour mettre en valeur des œuvres moins connues.
Je rêve, je sais : il n’y aurait plus de volontaires ni pour jouer, ni pour écouter. :-)
Bien, je vais donc retourner travailler mes lieder de Rihm. :-)
Merci beaucoup pour ce compte-rendu qui, comme à l’accoutumée, aborde bien plus que la seule représentation !