Eichendorff a écrit - I - La versification allemande
Dans la série Versifications du Monde, premier volet.
A propos du précédent billet.
Eichendorff traduit, la versification allemande révélée.
Je ne me mesure qu'en tremblant aux inégalables octosyllabes d'Eichendorff. Mais vous avez bien droit à une petite traduction du précédent billet. Surtout qu'il n'existe qu'une occurrence de ce texte (chez Emily Ezust, bien sûr)[1], non traduite, sur la Toile qui soit directement accessible par les moteurs de recherche.
A la réflexion, je n'ai pas eu toujours la même délicatesse envers le pauvre Joseph von Eichendorff. Il n'y a que le premier crime qui coûte.
1. Versification
Un petit préalable, puisque cette question n'a jamais été abordée ici, et pour mieux goûter ce texte. Comment versifie-t-on en allemand ?
La versification allemande se trouve à la croisée de deux systèmes : le vers français et le vers anglais. Arrêtons-nous sur l'octosyllabe.
1.1. La versification française ou la pensée en syllabes et en rimes
Il faut bien sûr avoir quelques notions de versification française pour avoir une bonne idée du parallèle.
On trouve quantité de traités de versification française tout à fait valables sur la Toile, inutile de perdre du temps à en ajouter un.
Très simple : http://www.chez.com/jardindenfants/versification.htm.
Simple : http://www.anthologie.free.fr/traite/traite.htm.
Plus technique et complet : http://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/versification/vrintegr.html (déconseillé pour une première approche)
Le vers allemand est lui aussi fondé sur une pensée syllabique et rimique, et notre octosyllabe comprendra huit syllabes pour les vers à rime masculine, neuf avec le "e" escamoté des vers à rimes féminines. Attention, la finale "-en", faible, est aussi féminine en allemand. L'alternance masculin-féminin n'est pas obligatoire chez les poètes allemands.
Exemple 1 :
Be-trüg-lich ist // der ir-re Klang
4 syllabes // 4 syllabes.
Vers à rime masculine. Vous noterez qu'il existe aussi une césure[2] très stricte dans ce vers, comme toujours chez Eichendorff, qui impressionne sans cesse par la densité de son expression et la force de son organisation rythmique.
Exemple 2 :
Mein Schatz ist in der Ferne
6 syllabes (hexasyllabe).
Il n'y a pas de césure dans l'hexasyllabe, mais on pourrait presque en faire une (après "Schatz" ou "in", syllabes accentuées), c'est dire le soin apporté par Eichendorff. Rime féminine. Le "e", quoique plus fort qu'en français, ce qui vaut toutes les - mauvaises - imitations de l'accent allemand, n'est pas accentué en allemand. Du coup, on ne le compte pas en fin de vers, après la dernière syllabe accentuée.
1.2. La versification anglaise ou le iambe blanc[3]
L'autre versant est donc la part comparable à la versification anglaise, puisque ce système allemand est mixte. Vous savez à présent le plus difficile, c'est-à-dire la part française (comme d'habitude).
1.2.1. Le pentamètre iambique anglais
Le vers anglais, si on se réfère au bon Hocheur de poire, tient de la versification antique simplifiée. Le plus célèbre vers (mais très loin d'être le seul !) est le vers blanc, un pentamètre iambique non rimé. La réalité est plus complexe, peut-être aurons-nous l'occasion d'y revenir un jour. Il faut juste savoir que ses entorses volontaires au principe iambique (le rendant irrégulier) sont nombreuses, parmi autres subtilités.
Le iambe est un pied, c'est-à-dire une unité rythmique comme dans les vers antiques. Le iambe se compose d'une syllabe brève suivie d'une longue. Le pentamètre iambique est donc un vers de 5 iambes, donc de dix syllabes. On n'y rencontre aussi clairement pas les exceptions nombreuses des vers antiques, aussi nous aurons une simple quintuple répétition de iambes.
Un exemple facile et sans ambiguïté, tiré d'un célèbre acte III pour ne pas trop vous bousculer.
That makes calamity of so long life
Bien sûr, "makes" se prononçant "meyks", il vaut une seule syllabe.
1.2.2. La synthèse allemande
Le vers allemand reprend, en plus des contraintes françaises des coupes syllabiques et des rimes, la contrainte de l'alternance faible/forte[4] (le français est décidément la seule langue[5] à ne pas avoir ce concept !).
On peut rencontrer un steigender Rhythmus (rythme ascendant), lorsque nous avons l'iambe pour pied (brève-longue) ou un fallender Rhythmus (rythme descendant) lorsque c'est le trochée (ou chorée, longue-brève) qui est le pied choisi.
J'ai proposé une traduction littérale, mais cette idée de rythme ascendant ou descendant correspond assez bien à la cadence majeure ou mineure du vers français. Cela n'a qu'un rapport très inexact avec la musique, rien à voir avec la tonalité. On parle ici de proportions qui vont grandissant (un octosyllabe qui ferait 2+2+4) ou diminuant (un décasyllabe qui ferait 4+3+2+1). Tout cela est censé donner un caractère majestueux ou, inversement, discret - ce qui est vraiment de la théorie plus ou moins appliquable.
Mais le parallèle est permis entre le seignender Rhythmus et la cadence majeure, équivalents bien qu'il ne s'agisse pas exactement de la même chose.
Reprenons nos deux exemples d'Eichendorff.
Exemple 1 :
Betrüglich ist // der irre Klang
Nous avons donc un octosyllabe, césuré, formé de quatre iambes et rimé ! Si ce n'est pas de la maîtrise technique... Le texte est très beau aussi, ce qui ne gâte rien.
Exemple 2 :
Mein Schatz ist in der Ferne
D'un point de vue expressif, on peut se permettre de ne pas accentuer le verbe, puisque l'accent porte principalement sur le nom Schatz ("trésor") et sur le lieu qui le reçoit : in et Ferne. Nous obtenons donc un hexasyllabe constitué de trois iambes, ce qui explique pourquoi une césure était possible après la deuxième ou la quatrième syllabe (et pas la troisième).
Je crois que l'essentiel a été dit. Tout devrait être à peu près clair. Si ce n'est pas exactement le cas, n'hésitez pas, on est là pour ça...
1.3. Conclusion
L'exercice est donc particulièrement périlleux, puisqu'il réclame la maîtrise à la fois d'un système syllabique centré sur le vers et d'un système rythmique à pieds. En outre, les vers brefs qu'emploie Eichendorff (octosyllabe principalement) rendent la tâche d'autant plus difficile. Surtout que les mots allemands ne sont pas précisément les plus courts du marché.
Admirez donc.
2. Une traduction
A présent, vous pourrez mieux profiter du texte.
Mais ce sera au prochain épisode, la note est suffisamment garnie.
Notes
[1] Je m'aperçois que l'on obtient un peu plus de résultats sans la coquille, mais pas de traduction tout de même.
[2] C'est-à-dire une coupure entre les deux moitiés du vers, indispensable en français pour les vers de plus de huit syllabes.
[3] En réalité, il faut écrire "l'iambe". Mais pourquoi se priver de la prononciation méridionale, qui rend les "e" caducs si aisés à scander ?
[4] Attention, l'amagame brève/longue = faible/forte n'est pas valable pour les Antiques.
[5] On pardonnera à Ma Méridionalité ce brin discret d'exagération.
Écrit par DavidLeMarrec , dans Poésie, lied & lieder
Très intéressant ! :-)
Pour ajouter (modestement) à ce tour du monde en poésie, deux escales supplémentaires :
Tout d'abord, quelques notions sur la versification en russe (le système classique) :
Là aussi, on compte en accents toniques ; le pied est donc constitué d'une syllabe potentiellement accentuée (temps fort), et d'une ou plusieurs syllabes non accentuées (temps faible).
On parlera d'un pied binaire si on a un temps faible pour un temps fort, ternaire si on en a deux, etc... La dénomination est la même que celle utilisée dans les systèmes européens : iambe si le temps faible est en premier (-+), trochée si c'est l'inverse (+-), etc.
Ainsi, le "mètre" russe le plus utilisé est le tètramètre iambique (-+-+-+-+).
Pour revenir sur le "potentiellement" accentuée, cela signifie que tous les temps forts ne sont pas nécessairement occupés par une syllabe accentuée ; par exemple, le temps fort peut tomber dans un mot déjà accentué ailleurs (à la fin d'un mot long dont la première syllabe serait accentuée, par exemple), ou sur un mot qui n'a pas à être acentué (il y a des mots qu'on n'accentue jamais en russe).
Pour illustrer un peu ça, nos hôtesses vous proposent un peu de Pouchkine (transcription phonétique et traduction maison, juste pour avoir une idée du sens):
En souligné, les temps forts non accentués, en souligné+gras, les temps accentués, en italique la transcription, à prononcer à la française (attention, accent parisen !). Le "*h" est aspiré (c'est du moins ce qui s'en rapproche le plus), les "s" et "t" en fin de mot sont à prononcer.
Я вас лÑŽбил: лÑŽбовÑŒ еще, быть можеÑ‚,
ia vas lioubil lioubov ichtcho bwét mojet ,
Ð’ душе моей угасла не совсем;
V douché maïeï ougasla nié savciem;
Но пусть она вас больше не тревожиÑ‚;
No poust ana vas bolché nié trévojit;
Я не Ñ…очу печалить вас ничем.
ia nié *hatchou piétchalit vas nitchém.
Je vous aimais, et l'amour peut-être,
Dans mon âme n'est pas éteint encore;
Mais puisse t'il ne plus vous inquiéter :
Je ne veux plus vous chagriner pour quoi que ce soit.
La suite (parce que le "gestionnaire de balises" semble avoir bien des difficultés) seulement pour les russophones 8-) :
Я вас лÑŽбил безмолвно, безнадежно,
То Ñ€обостью, Ñ‚о Ñ€евностью Ñ‚омим;
Я вас лÑŽбил Ñ‚ак искÑ€енно, Ñ‚ак нежно,
Как дай вам бог лÑŽбимой быть другим.
Le "schéma" est le suivant:
- + -+ -+-, +-+-
- +-+, -+-+, -+
- + -+ - +-+, -+ -
- + - + -+- + -+
(bon, évidement, avec les balises qui ne marchent pas, ce n'est pas parlant :-( ).
Ce n'est pas évident à la transcription, mais la rime est là également ; même si, dans une langue à déclinaison et à la syntaxe relativement souple, ce n'est pas la plus grande difficulté (oui, c'est encore plus facile à dire !).
Nous espérons que vous avez passez un agréable voyage, et espérons vous retrouver en notre compagnie lors du prochain vol (dans un prochain commentaire, parce que là j'ai peur que ça chauffe un peu trop!)