Carnets sur sol

dimanche 16 juillet 2006

La tragédie grecque est un opéra - I - la « fausse réception », et quelques principes pour y échapper

La tragédie grecque est un opéra.

Puisqu'on vous le dit. Mais on va en dire un peu plus quand même.

Sujet de la série : les tragiques grecs et leur lecture (un peu hypocrite) aujourd'hui ; la dimension musicale de la tragédie grecque ; codes divers pour mieux profiter des réussites du genre ; exemples ; questions laissées ouvertes par l'étude.

Le cothurne, une des images privilégiées du cliché tragique.


Comme cela a été répété mainte fois ici-même, le théâtre exclusivement parlé est une exception de la culture occidentale moderne. En toute autre ère culturelle, en toute autre époque, le théâtre est au moins partiellement chanté. Partout aussi, le théâtre a part liée avec le sacré. S'il ne l'est pas par son sujet, il l'est au minimum par le cadre cérémoniel dans lequel il s'inscrit. Tout cela est acquis.

Tout le monde connaît les trois tragiques grecs qui nous sont parvenus, cela va de soi, puisque tout le monde les a sur sa table de chevet et que personne ne les a jamais lus, mais toujours relus. Disons qu'à tout le moins, on a une idée de quoi il retourne.
Sur le côté génial-qui-nous-parle-encore-aujourd'hui, il faut évidemment mettre un bémol[1]. Oui, certaines pièces de Sophocle sont tout à fait lisibles et efficaces aujourd'hui, même en lecture seule (ce pour quoi elles ne sont absolument pas conçues) : Philoctète, Oedipe-Roi, Oedipe à Colone, voire Electre sont tout à fait lisibles et représentables aujourd'hui - ce qui n'est pas, à mon sens, pleinement convaincant avec Antigone, Les Trachiniennes et surtout Ajax. Mais dans le meilleur des cas, on passe à côté de beaucoup de choses, et nos habitudes contemporaines seront déçues ici ou là, même avec une formation élémentaire en civilisation classique.
C'est pourquoi, en toute honnêteté, je suis assez convaincu d'une grande part de confiture de salon, parce qu'on est censé maîtriser les fondements géniaux de notre civilisation. Pourtant, prendre du plaisir à la première lecture des Perses n'est pas une évidence... Je ne suis pas moi-même en pâmoison devant absolument toutes ces pièces [2], mais il faut bien reconnaître qu'il existe bon nombre de choses magistrales dans ce qui nous est parvenu... à condition d'avoir une idée de l'étalon esthétique qui préside à leur création ! [3]

C'est pourquoi je me propose d'évoquer quelques bricoles.




Je ne m'étends pas sur la dimension religieuse que tout le monde connaît : trois auteurs (Eschyle, Sophocle, Euripide), correspondant quasiment à trois générations successives, exerçant tous à Athènes pendant le culte de Dionysos. Tout était disposé selon un concours d'art dramatique, qui couronnait un poète sur la présentation d'une tétralogie (trilogie de tragédies, plus un drame satyrique) ; chacun pouvait y assister gratuitement.
Tout cela est connu.




Ce que l'on entend moins souvent concerne l'organisation musicale et spatiale de ce théâtre. Billet suivant.

Notes

[1] Altération qui n'existait pas encore, veuillez m'en excuser.

[2] _Ajax_ me laisse assez froid, car son sujet tient vraiment plus de la cérémonie religieuse que de l'idée que nous avons du théâtre.

[3] Ce qui n'est pas aisé, puisque nous ne disposons que de trois auteurs, les plus recopiés, tout simplement.

Pour par ma part, après une lecture impossible bien jeune (et lisant cela comme n'importe quelle pièce romantique parlée, comme ''Hernani'' ou ''Håkon hin Rige''$$D'Adam Oehlenschläger. Ne cherchez pas, rien n'en est traduit en français. Si tout se passe bien, je devrais avoir achevé ma traduction de /Håkon/ à la fin de l'été.$$...), j'ai vraiment pu saisir l'intérêt de la chose par le film de Jean Prat (musique de Jean Prodromidès), diffusé par la RTF en 1961 sur toutes les radios de France ! 03 07 06 ; 21 19 30 POSSIBILITES : L'EXEMPLE DE SOPHOCLE QUESTIONS QUI DEMEURENT A propos de votre cours, je m'interrogeais sur quelques points précis, auxquels je n'ai trouvé nulle de part de réponse : - Vu qu'il y avait répartition d'un même rôle entre plusieurs acteurs, les spectateurs ne sentaient-ils pas le changement entre les voix ? Etait-ce que la technique uniformisait tant le son ? Qu'on raisonnait par scènes isolées et que les différences ne choquaient pas ? Certes, avec de la technique, on peut obtenir des types de voix semblables, mais il y a toujours eu des tessitures plus ou moins hautes, des timbres plus ou moins sombres, des émissions plus ou moins lisses. Ca me chiffonne depuis le premier cours et je ne trouve pas de réponse satisfaisante. Peut-être y a-t-il des indices chez les théoriciens ou dans les scholies ? J'imagine que ce doit être édité quelque part. - Les interprètes utilisaient-ils quelque chose qui s'apparenterait au formant du chanteur, cette gamme d'harmoniques spécifiques qui permet à un chanteur lyrique de passer jusqu'à un orchestre wagnérien ou straussien ? Cela permet de tenir un effort vocal pendant longtemps et de façon sonore. J'avais été surpris de découvrir que le théâtre chinois utilisait ce type de technique, même si de façon moins évidente. J'ai une idée sur la question, mais sans doute pourrez-vous m'éclairer plus précisément. - Pour finir, peut-être plus un étonnement qu'une question, et auquel il est plus facile de répondre, sans doute. Il est question, dans les sept généraux assigeant Thèbes, de Tydée. Or celui-ci a participé à l'expédition des Argonautes, tout comme Thésée. Tous les deux sont présentés en âge de combattre à l'époque de la mort d'Oedipe. A la réflexion, je trouve la compression temporelle très impressionnante : Médée a eu le temps d'être chassée de Iôlcos par Acaste, de Corinthe par Créon, d'Athènes par Egée, Egée de mourir, Thésée d'asseoir son règne, et Tydée, qui a déjà fait Troie et l'expédition argonautique, est encore en état de combattre. C'est assez étonnant, y a-t-il une explication quelconque à cette concentration ?

2 roulades

P.L — 4 août 2006

Merci pour le cothurne, je vais le mettre à côté de mes chopines...

DavidLeMarrec — 4 août 2006

Il y a fort à parier que ça leur fasse une belle jambe.

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