Carnets sur sol

lundi 12 juin 2006

Le mythe de Médée, un parcours - II, les auteurs - 3, Hérodote

Plus original, et toujours dans une dimension positive du mythe, le rapport qu'en fait Hérodote dans ses Historiaï [1].

[...] c'était sans doute user du droit de représailles [des grecs contre les Phéniciens] ; mais la seconde injustice ne doit, selon les mêmes historiens, être imputée qu'aux Grecs. Ils disent que ceux-ci se rendirent sur un vaisseau long à Aea[2], en Colchide, sur le Phase, et qu'après avoir terminé les affaires qui leur avaient fait entreprendre ce voyage, ils enlevèrent Médée, fille du roi ;

Notes

[1] « Recherches », « Histoire » ou « Enquête », à vous de voir comment vous nommez l'unique ouvrage qui nous en est parvenu.

[2] L'île de Circé, généralement située au Sud de l'Italie et non en Crimée.

Ici, Médée n'est pas l'auxiliaire que nous connaissons. Jason l'enlève délibérément, elle n'est pas le point de passage obligé, l'épreuve initiatique : accepter de se lier à l'enchanteresse. Elle n'est même pas nécessaire pour parvenir à la Toison. Médée est ici un mode d'explication de la rivalité entre peuples.

que ce prince ayant envoyé un ambassadeur en Grèce pour redemander sa fille et exiger réparation de cette injure, les Grecs lui répondirent que puisque les Colchidiens n'avaient donné aucune satisfaction de l'enlèvement d'Io, ils ne lui en feraient point de celui de Médée.

Hérodote, Historiaï, I,2. Ce premier livre est consacré à Clio, donc à l'Histoire.


Médée est ici le prétexte à vider une vieille querelle entre les royaumes de l'Est de la Méditerranée, mais la dimension propre de son mythe n'est pas développée. Elle est même niée : il s'agit d'une femme impuissante enlevée par des étrangers.

Les mêmes historiens disent aussi que, la seconde génération après ce rapt, Alexandre (Pâris), fils de Priam, qui en avait entendu parler, voulut par ce même moyen se procurer une femme grecque, bien persuadé que les autres n'ayant point été punis, il ne le serait pas non plus. Il enleva donc Hélène ; mais les Grecs, continuent-ils, s'étant assemblés, furent d'avis d'envoyer d'abord des ambassadeurs pour demander cette princesse, et une réparation de cette insulte. A cette proposition les Troyens opposèrent aux Grecs l'enlèvement de Médée, leur reprochèrent d'exiger une satisfaction, quoiqu'ils n'en eussent fait aucune, et qu'ils n'eussent point rendu cette princesse après en avoir été sommés.

Hérodote, Historiaï, I,3


Les Mèdes marchaient vêtus et armés de même. Celle manière de s'habiller et de s'armer est propre aux Mèdes, et non aux Perses. Ils avaient à leur tête Tigranes de la maison des Achéménides. Tout le monde les appelait anciennement Ariens; mais, Médée de Calchos ayant passé d'Athènes dans leur pays, ils changèrent aussi de nom suivant les Mèdes eux-mêmes. Les Cissiens étaient habillés et armés comme les Perses; mais au lieu de tiares ils portaient des mitres. Anaphès, fils d'Otanes, les commandait. Les Hyrcaniens avaient aussi la même armure que les Perses, et reconnaissaient pour général Mégapane, qui eut depuis le gouvernement de Babylone.

Hérodote, Historiaï, VII,62. Ce septième livre est consacré à Polymnie, muse de la rhétorique et de la poésie lyrique.

Dans cet extrait (sauf mention contraire, dans cette série, nous citons exhaustivement les passages concernés), on se trouve à l'autre bout du mythe : sa frange qui se développera plus tardivement. L'exil après les meurtres de Corinthe, à Athènes, n'est pas évoqué, mais on confirme ici pour la première fois qu'elle séjourna en Attique

On note également que les Mèdes se réclament de Médée, par déférence, après son passage - qu'avait-elle d'extraordinaire ? Hérodote n'aborde pas le sujet. Nous ne sommes pas encore dans les traditions hellénistiques qui attribueront aux conquêtes de son fils Médos le nom de la Médie.

Ici encore, pas d'allusions aux crimes : Médée est plutôt une victime dans la première occurrence, une figure tutélaire dans la seconde, mais toujours dans la tradition positive. Cette aventure chronologique à travers les textes permet, je crois, de mieux réajuster la perception du mythe selon les époques, et de tenter de mieux s'approcher de sa nature.

7 roulades

Simon — 4 juin 2010

Bonsoir,

j'ai beaucoup aimé la lecture de ces notules sur Médée: la suite est-elle en cours, si je peux me permettre l'audace d'une impatience?

Simon — 4 juin 2010

Aïe... j'ai oublié de regarder la date de publications de ces notules... Bon, je m'en contenterai!

DavidLeMarrec — 4 juin 2010

C'est pas clôturé, mais je ne peux pas être partout malheureusement. J'ai beaucoup de séries qui attendent l'achèvement.

En réalité, j'ai été un peu pétrifié par la nécessité de résumer Euripide (l'étape suivante) en quelques lignes...

Mais si j'ai UN lecteur, ça peut me motiver en effet ! :)

Simon — 4 juin 2010

Je suis tombé sur ces notules un peu par hasard (elles sont tout en haut dans l'index).

Bon, eh bien fais pour le mieux! J'attends aussi la suite d'autres séries... ;)
Ton site est une vraie mine d'or!

DavidLeMarrec — 4 juin 2010

Merci. :) Mais une mine lacunaire, malheureusement.

Tu guettes quoi, d'ailleurs ?

Simon — 4 juin 2010

Surtout Pelléas, en fait!
Mais j'ai encore pas mal de choses à lire déjà publiées...

DavidLeMarrec — 5 juin 2010

Ah oui, Pelléas... Mais j'en ai tellement fait que je peux considérer la série comme close, même si j'y rajoute périodiquement des choses. Il y a des tas de chefs-d'oeuvre qui n'ont même pas une notule, c'est horrible...

Merci en tout cas ! ;)

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