Schubert - WINTERREISE - Stutztmann, Södergren - 5 novembre 2005
Deux ans après son disque avec le même programme, toujours aux côtés d'Inger Södergren, et un an après sa sortie, revoici Nathalie Stutzmann en récital pour le Winterreise, dans un Grand-Théâtre abominablement vide, surtout pour un samedi soir (parterre à peu près plein, une à deux personnes par loge).
J'avais déjà été marqué par les attaques systématiquement droites de Stutzmann, et les libertés inventives prises avec la partition par Södergen. Rien de cela n'est démenti ce soir.
En situation, cependant, les expressions du visage apportent un supplément, disons une justification par rapport aux choix bizarres des interprètes.
On y retrouve cette voix engorgée, comme contrainte, ces notes droites, aux angles blancs, cette peine à projeter au point que la voix semble toujours demeurer bloquée "en dedans". La systématisation d'effets de tension par l'absence de vibrato, l'arrêt du legato dès qu'un son vibré est émis peuvent finir par irriter. Dans Das Wirsthaus, l'allègement du matériau conduit à mettre en relief toutes les faiblesses techniques, aucun son n'est fini, c'en est irritant.
Chez Södergren, on notera quelques gratuités (comme l'accent sur la troisième croche de la figure en triolet de la mélodie, pour Wasserflut, mais surtout un jeu très intelligent entre pédale et non pédale, des contrepieds intéressants par rapport aux choix interprétatifs les plus répandus - la déploration unanime ou le grinçant.
Passés certains tics chez Stutzmann, donc, quelques vrais moments de grâce paraissent, ici et là : Auf dem Flusse, Frühlingstraum, Der greise Kopf (très engagé, malgré le non respect des piani dans l'aigu), Die Krähe (pour la poésie ineffable du piano, surtout, avec un rubato inhabituel), Der Wegweiser (avec ces sons droits totalement assumés et une issue plus amère qu'hallucinée) et surtout le plus impressionnant Einsamkeit qu'il m'ait été donné d'entendre, avec un premier degré parfaitement porté, sans nulle ironie, tout d'émerveillement et de douleur.
D'une manière générale, Nathalie Stutzmann bannit la réjouissance sauvage et l'amère ironie du cycle, en privilégiant une version beaucoup plus proche du premier degré, comme épurée des conventions d'interprétation. Scéniquement, elle se mire dans le fleuve, recule d'effroi devant la corneille, la suit des yeux avec angoisse, sans qu'il y ait une véritable incarnation - qui serait en effet hors sujet. Pas de pathos, pas de désillusion non plus : ce cycle est celui du cheminement, lent et douloureux, vers la mort.
On peut regretter que la voix ne s'épanouisse pas plus, excepté quelques rares piani extatiques en seconde moitié de cycle, que le systématisme du non vibrato rende l'ensemble un peu démuni en beauté sonore, mais la conception se tient globalement, et l'invention féconde et décalée de la pianiste est très bienvenue dans ces pages maintes fois parcourues.
Le public du Grand-Théâtre de Bordeaux a réservé une ovation debout aux artistes, chose qui n'avait pas été le cas lors de la venue de Matthias Goerne en décembre 2001 pour interpréter ces mêmes poèmes. Le fait que Nathalie Stutzmann soit une habituée du lieu n'explique sans doute pas tout.
Aucun bis n'a été proposé - il est somme toute plutôt rare que les interprètes s'y tiennent.
David - correspondantimpermanent
Écrit par DavidLeMarrec , dans Disques et représentations, Poésie, lied & lieder
Après avoir lu avec intérêt votre avis sur le récital donné à Bordeaux ce début novembre par Nathalie Stutzmann et Inger Södergren (le Winterreise de Schubert), je suis heureuse de pouvoir à mon tour vous livrer mes réactions sur cette soirée. Je vous demande d’excuser mon commentaire beaucoup moins musical que le vôtre, j’ai été ce soir-là beaucoup plus sensible aux apparences directes qu’à la musique elle-même…
Malgré sa petitesse, la salle du Grand-Théâtre de Bordeaux n’est pas bien pleine, à 70% peut-être, et encore… Le récital débute très à l’heure, les musiciennes entrent sur scène et saluent rapidement sous des applaudissements importants, on devine que le public les connaît et qu’il entend le leur montrer. (Dans cette même salle, en 1999, Nathalie Stutzmann a chanté le Jules César de Haendel).
Vêtue de son costume noir, la chanteuse se concentre comme à son habitude tête baissée vers l’avant. Puis le visage tendu et le front soucieux, elle se tourne vers Inger Södergren pour lui signifier qu’elle est prête. La pianiste débute immédiatement le Gute Nacht et N. Stutzmann se lance à son tour.
C’est le premier Winterreise par ces interprètes que j’écoute « en vrai ». Je remarque peu de différences par rapport à leur disque de l’an passé. Je pense le connaître vraiment bien, aussi les changements auraient dû me sauter aux oreilles ; seules peut-être les intonations particulières sont moins marquées, mais j’écoute moins lorsque je vois en même temps !
Pourtant, voir N. Stutzmann chanter le Winterreise ne distrait pas de l’écoute, la chanteuse renforce au contraire le lien entre le texte et la musique par son jeu certes très retenu mais dramatique et parfois simplement expressif : elle suit des yeux la corneille qui vole au-dessus de sa tête ou se penche pour regarder son image dans le ruisseau gelé.
Vue de face, abritée par le creux du piano qu’elle tient de la main droite, son engagement physique est très perceptible, fermement enracinée dans le sol, les genoux légèrement fléchis, les gestes lents, le front plissé entre les sourcils et les regards souvent angoissés.
On retrouve immédiatement son timbre, ses intonations particulières (ou, oi, ié), sa douceur dans la prononciation de certaines voyelles (les u et les a). Sa diction est toujours aussi précise, et son articulation si personnelle (les s, f, j/g et les v), très soignée particulièrement en fin de vers, est très impressionnante.
Mais il faut ce soir plusieurs lieder à la contralto avant de paraître plus à l’aise, pas spécialement vocalement, mais dans l’ensemble de son attitude. À la différence de son récital de mélodies françaises en avril dernier à Paris, je ressens ici la difficulté de ce répertoire allemand (un peu comme avec Christophe Prégardien il y a une quinzaine de jours au Théâtre du Châtelet). Ce type de chant fait ressortir la vulnérabilité de la voix qui s’élance seule, sans protection ni défense, dans ce cycle si aimé, si attendu, si redouté.
Après le n°12 (Einsamkeit) dont j’aime particulièrement la première partie qui plane entre désolation absolue et beauté pure, les musiciennes font une pause mais ne sortent pas de scène. Le public n’applaudit pas et s’agite à peine.
Puis la deuxième partie du cycle débute, et à partir de là, j’ai l’impression que N. Stutzmann se libère complètement mais que I. Södergren, en revanche, n’est plus aussi concentrée : elle fait à plusieurs reprises des fausses notes et hoche sévèrement la tête à ses erreurs. Quant à la chanteuse, elle déploie une étonnante souplesse vocale et transmet une grande énergie, les nuances sont plus nombreuses, bien que le jeu des timbres et des accents soit logiquement plus retenu que dans le récent et ardent Schwanengesang. La voix va du murmure à la note lancée fortement avec un mouvement de la tête gauche à droite, de façon à balayer l’ensemble de la salle. Le visage est plus reposé et les yeux sont souvent fermés, presque comme un dormeur. Parfois l’expression s’éclaircit d’un sourire, et indépendamment du sens des mots le plaisir de leur diction est visible.
Certains lieder sont enchaînés comme au disque et ils se succèdent en une suite hallucinante et inéluctable. Déjà le dernier arrive, ce joueur de vielle hors de tout. Au-delà des sentiments, N. Stutzmann se redresse, sa manière de chanter devient encore plus sobre ; elle traduit parfaitement la résolution de tout ce qui a précédé : blanc, mat, immobile, infini.
Bien que pris très littéralement, la façon dont ces poèmes sont joués par les deux musiciennes ne communique pas une impression de mélancolie, de solitude et de cheminement vers la mort. À l’inverse du disque qui donne bien cette image d’introspection et de repli sur soi, le cycle écouté en vrai n’est ni déprimant, ni complaisant. Il insuffle l’envie de vivre, et les applaudissements qu’il suscite n’en sont que plus chaleureux et émus.
Les artistes saluent modestement le public qui manifeste son enthousiasme par de nombreux rappels et bravos, l’orchestre se lève, mais même sous cette pression, les musiciennes ne donnent pas de bis. De toute façon, quoi jouer après le Winterreise ? Reprendre le Gute Nacht ?
Main sur le cœur, Nathalie Stutzmann souriante quitte la scène comme à regret avec un léger regard en arrière vers le public.
S. Eusèbe, 29 Novembre 2005