Quoi répondre ?
Voici.
J'ai beau chercher, en lisant le traité, en écoutant les argumentations développées, je ne saisis pas bien ce qui justifie cet antagonisme frontal.
1. Un texte avec lequel on n'est pas d'accord doit être rejeté. Et la partie III inquiète.
- Les avancées sont dans les seules parties nouvelles (I et II). Le reste, on le garde de toute façon ; et c'est en vigueur depuis longtemps.
2. En le rejetant, on espère avoir l'occasion de l'améliorer
- Si le non l'emporte, il n'y aura pas de possibilité d'alliance - les critères de l'extrême-droite et de la gauche n'étant pas précisément les mêmes - pour renégocier efficacement.
- Car voter oui signifie qu'on accepte le traité, mais on peut voter non selon une foule de critères.
- Le traité est le fruit d'un compromis à 28 (Roumanie, Bulgarie et Turquie, potentiellement adhérents, on le sait, ont participé), les attentes étaient très diverses, et la Consitution est largement inspirée de la Consitution française ; espérer d'obtenir encore plus est illusoire.
- Historiquement, le cas de rejet est simplement suspensif : la Grande-Bretagne ou le Danemark ont simplement revoté les mêmes textes ! (les autres attendant bien gentiment leur décision)
3. Le droit de l'Union prime sur le droit des Etats membres.
- Il ne manquerait plus qu'on nous fasse voter un texte qui ne s'appliquerait pas! Oui, bien sûr, il prime et unifie, mais chaque Etat est libre de se retirer de certains protocoles qui lui déplairaient.
4. Le texte est trop libéral.
- En admettant que le libéralisme soit par essence un fléau (le terme est aujourd'hui galvaudé et désigne plutôt ses dérives oppressives, mais qui se plaindra de la libre-circulation des idées et des personnes?), la constitution est moins libérale (dans le sens négatif du terme) que les traités existants, qui sont l'équivalent de la seule partie III. La mention économie sociale de marché, bien nécessaire, a eu du mal à être arrachée aux pays opposants.
5. Les services publics seront peut-être démantelés.
- Les services publics sont simplement ouverts aux opérateurs étrangers, qui, s'ils fournissent le même service, peuvent participer. Le service public n'est pas censé disparaître ; simplement l'Etat devra répartir équitablement les subventions entre les entités qui remplissent le cahier des charges.
- Ces cahiers des charges, qui garantissent les obligations de qualité demeureront ou non selon les gouvernements, pas selon la Constitution.
6. La France gardera-t-elle sa puissance?
- Je n'aime pas trop ces arguments nombrilistes, qui ne sont pas l'essentiel. Mais il faut savoir que ce n'est pas un problème, puisque par rapport à Nice, qui plaçait le poids de la France sensiblement identiquement à celui de la Pologne et l'Espagne (29 voix contre 26), le nombre de voix sera rééquilibré sensiblement en faveur de la France du fait du nouveau traité.
7. Le texte va financer le développement des nouveaux membres aux frais des anciens.
- L'exemple de l'Espagne a prouvé qu'en intégrant un pays retardataire économiquement, le financement était amplement amorti par la dynamique qui s'ensuivait. L'Espagne est aujourd'hui un point fort de l'Europe.
8. Le texte va favoriser les délocalisations.
- L'espace de Schengen existe depuis longtemps. La Constitution ne fait que confirmer cette libre-circulation des personnes et des biens déjà établie. Ce sont ensuite les directives (qu'on appellera désormais des lois) qui vont, tout comme aujourd'hui, en organiser les règles précises. Mais le Parlement européen, qui aura plus de pouvoir, fera que ces décisions seront toujours un peu plus démocratiques.
- Après, on peut toujours rêver qu'un meilleur texte ne mentionne pas l'ouverture des frontières. Mais l'Europe n'a jamais fonctionné sur un autre modèle, et ce serait la tabula rasa - pour aller où ? Qui le sait ?
9. Avec ce texte, la Turquie peut entrer dans l'Union Européenne.
- Remarque liminaire : Je ne suis pas hostile à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne, et l'argument géographique est un grandiose concerto pour pipeau solo et choeur d'hypocrites. Toutefois, je comprends bien qu'en l'état, du fait de ses normes politiques et de ses valeurs sensiblement distinctes, il soit difficile de parvenir à des consensus internes. Et qu'il ne faille surtout pas conclure les négociations pour l'instant.
- Pour répondre à cette neuvième question : Ce texte ouvre en effet une possibilité à la Turquie et à l'Ukraine d'entrer dans l'Union. Mais des référendums seront organisés, et il faudra de toute façon modifier le mode de fonctionnement des institutions pour le permettre, sinon le gouvernement serait totalement déséquilibré du fait du poids démographique.
- Si on garde Nice, il me semble que les statuts empêchent l'entrée de la Turquie ; il faudrait donc une dérogation pour le permettre.
- Si on prend le nouveau traité, il sera impossible d'accepter l'entrée de la Turquie sans attiser la colère de bon nombre de peuples et surtout bloquer l'Union ; il faudra donc d'abord voter un nouveau texte, à l'unanimité. Ce qui peut signifier que, paradoxalement, ce texte repousserait pour longtemps l'entrée de la Turquie : le temps que ce Traité devienne obsolète et qu'on résolve de nouvelles négociations...
10. Le texte est bien long pour en saisir toutes les finesses, prudence.
- Il synthétise les traités précédents, il rend donc la procédure plus efficace. Du coup, il donne plus de lecture au citoyen, mais il lui permet aussi, en compulsant le texte, de prendre connaissance du fonctionnement
actuel de l'Europe, c'est-à-dire de ce qu'il gardera s'il vote non.
- Cette longueur est nécessaire en ce que l'Europe combine le droit de plusieurs Etats, ce qui rend complexe le lien à faire entre des lois divergentes, vers lesquelles il faut établir des ponts.
11. On ne pourra pas changer le texte une fois voté.
- Probablement pas tout de suite, évidemment ; puisqu'on l'aura voté, il faudra bien l'essayer ! Mais il est normal que l'on ne puisse changer les règles du jeu qu'à l'unanimité entre les joueurs. Imaginez que vous preniez une pouce et qu'on vous oblige en cours de partie à réaliser une garde contre ! (comparaison n'est pas raison, mais c'est juste manière de rappeler ma lointaine jeunesse...)
- Ensuite, il y aura, il faut y penser, un plus grand pouvoir du Parlement (il devra désormais approuver ou rejeter les règlements de la Commission, c'est confirmé par une spécialiste du droit communautaire que j'ai consultée), et un droit à l'expression référendaire d'initiative populaire, ce qui signifie que l'on aura toujours un peu plus de mainmise sur les décisions, y compris celle-là. Et que cette garantie n'est peut-être pas si négligeable pour la rejeter sous prétexte qu'elle ne pourrait pas nous être enlevée !
12. Mais alors, pourquoi se défie-t-on du texte ?
- Depuis le début de la campagne (qu'il était bien de traiter en référendum, mais dont on voit ici le logique effet pervers), je me dis la chose suivante, du fait que le texte est simplement utile. La majorité qualifiée en est le principal intérêt, très opportune à vingt-cinq, dont de nombreux partisans du non se plaignent même de ce qu'elle ne soit pas étendue au texte constitutionnel lui-même. Le reste contient surtout des voeux pieux, qu'il est bon de faire (les droits fondamentaux, of course), mais qui ne changera pas énormément de choses concrètement. Dans ce cas, pour un texte utile, sans être renversant de progrès, un soupçon, une incertitude s'installent facilement : pourquoi vote-t-on? Alors même qu'il n'y a pas d'obstacle sérieux. Et que sans, le fonctionnement européen sera fortement entravé, pourtant.
On voulait un débat européen, rendre les citoyens concernés, on l'a astucieusement fait en les consultant. Après, devant un texte purement fonctionnel, et pas vraiment fort idéologiquement (en pratique, tous les droits fondamentaux sont déjà en oeuvre) que l'incompréhension domine, ce n'est pas illogique.
Mais cela n'enlève rien à l'utilité du traité !
(Edit : Ci-dessous, une longue discussion avec Tom autour de la forme du TECE et des perspectives de réforme de l'Europe. Bien que le sujet ne me semble pas directement lié au référendum, où il est essentiellement question de se prononcer sur l'approbation ou le rejet du texte proposé, selon qu'on le considère comme un progrès ou non, la publication m'en a semblé indispensable, puisque l'effort est fait de replacer la construction européenne dans son contexte et sa signification.)
Écrit par DavidLeMarrec , dans H.S.
Comparaison n'est pas raison, tu le dis toi-même, or dans ce débat, tout n'est que comparaison, et c'est bien là que se situent les problèmes. Premier problème: que compare-t-on? Deuxième problème: sommes-nous d'accord sur la valeur que nous donnons aux éléments de la comparaison?
Que compare-t-on ?
Depuis le début de ce débat, les plus fervents partisans du oui disent: "les parties II et III ne comportent rien de nouveau, il faut juste se prononcer sur la partie I, et elle ne contient que des avancées" Problème: "rien de nouveau" par rapport à quoi? Par rapport au traité de Nice. Oui, mais le traité de Nice, premièrement je ne l'ai pas voté, moi électeur moyen. Est-ce trop tard pour donner mon avis? Deuxièmement, le traité de Nice, comme son nom l'indique est un "traité", pas une constitution... cela n'est pas la même chose car un "traité" ne prévaut pas au droit des Etats, un "traité" n'est pas la norme suprême du droit, un "traité", on peut le modifier facilement, ou sortir de son champ d'application... La question n'est donc pas: Qu'est-ce qui change dans le contenu? mais Quelle force voulons nous donner à ce contenu? Voulons-nous donner au traité de Nice, légèrement amélioré, force de constitution ? Personnellement, non ! Parce que je ne suis pas d’accord avec son contenu ? Certes, mais même si j’étais d’accord, je ne souhaiterais pas cette transformation, car ces articles de politique économique n’ont rien à faire dans une constitution !
Comparons donc ce qui est comparable, à savoir ce « traité constitutionnel » avec d’autres constitutions. Que voit-on ? Misère, la seule constitution dans l’histoire à inclure des politiques économiques était la constitution soviétique. La séparation des pouvoirs exécutifs et législatifs n’est pas respectée dans ce texte ! Certes, les pouvoirs du parlement ont été étendus par rapport à Nice (!), mais ce n’est pas suffisant dans un texte à portée "constitutionnelle". Dans un grand nombre de domaines, et les plus importants, bien qu’il soit assez ardu de les identifier dans ce texte si abscond, il n’a même pas la codécision, il est simplement consultatif (1). Qui détient donc le pouvoir législatif ? Le conseil européen. Qui est le conseil européen ? La réunion des chefs de l’exécutif des pays membres, que M.Guetta sur France Inter a voulu nous faire prendre pour une « chambre haute » équivalant au Sénat ! Mais enfin, ces gens ont été élus pour exercer un pouvoir exécutif contrebalancé par d’autres, élus pour exercer un pouvoir législatif ! Et voilà que ces gens-là s’octroient eux-mêmes le pouvoir législatif à l’échelle européenne, en oubliant, au passage de créer un contre-pouvoir parlementaire digne de ce nom ! Bilan, qu’avons-nous ? Les dirigeants des pays membres nomment les membres de la Commission Européenne, détentrice du pouvoir exécutif européen. Ces mêmes dirigeants nationaux, réunis en conseil européen, sont détenteurs du pouvoir législatif européen. Le Parlement, seule vraie émanation de la souveraineté populaire, n’a qu’un rôle fantoche, codécisionnaire et sur les sujets les plus sensibles, consultatif.
Conclusion, en tant que constitution, ce texte n’est pas acceptable.
Solution : rédiger une véritable constitution, et non un texte bâtard jusqu’en son nom de « traité constitutionnel ». Comment ? De la même manière que toutes les constitutions sont rédigées et adoptées : élection d’une assemblée « constituante », dont le but est uniquement de rédiger cette constitution, qui, une fois son texte présenté, sera dissoute, et ratification de ce texte au suffrage universel dans l’ensemble des pays membres. Cette constitution se contentera de dicter les règles institutionnelles de l’union, veillera à la séparation des pouvoirs et à un équilibre des contre-pouvoirs et laissera la politique économique aux traités.
Quelle valeur accordons-nous aux éléments de la comparaison ?
Comme je le disais en introduction, le gros argument des partisans de ce traité et de dire : »Rassurez-vous, cela ne va pas changer grand-chose ». Cet argument, personnellement, ne me rassure pas ! Car si je suis européen, c’est justement parce que j’espère que l’Europe nous aidera à changer les choses. La véritable question de ce référendum ne serait-elle pas : de quel monde voulons nous pour demain ? Je suis pour ma part, intimement convaincu que la route que nous avons empruntée depuis 50 ans, à savoir celle du libéralisme, est mauvaise. J’encourage tout le monde à se pencher sur ces questions économiques, pour comprendre les conséquences dramatiques que ces politiques ont sur les pays du Tiers Monde, sur l’environnement, sur la santé…(2) Je sais que pour beaucoup, ces réflexions sont de l’ordre de l’utopie et que la réalité est tout autre. Je suis pour ma part intimement persuadé du contraire : nous n’avons plus le luxe de considérer que trouver des réponses à ces problèmes est utopique. L’Afrique est mourante, l’Amérique latine exsangue, le climat bouleversé, l’écosystème en cycle d’autodestruction,… et nous cherchons encore plus de croissance, encore plus de richesse, encore plus de consommation. Pour moi, l’utopie est de croire que ce système peut encore continuer.
Quel rapport avec le Traité constitutionnel ? Avec le referendum ? Si ce traité est adopté, nous signons pour 50 ans de plus de cette politique catastrophique, et en plus, nous abdiquons notre souveraineté populaire pour changer de route en cours, car à part de préjuger de la bonne conscience politique de nos dirigeants, face à des mouvements populaires, le peuple et son émanation institutionnelle, le Parlement, ne disposeront plus d’aucun contre-pouvoir effectif. Je ne dis pas qu’en votant Non, tout va s’arranger. La lutte restera à faire, les changements seront durs à réaliser, mais en votant Non, nous pouvons garder espoir qu’ils se fassent rapidement. A nous, par la suite, de faire en sorte qu’ils se produisent. Et je veux encore y croire ! En votant Oui, nous renonçons. Nous abandonnons l’espoir. Nous nous abandonnons à cette route qui nous mène au mur.
J’envie sincèrement l’optimisme de ceux qui pensent que ce traité pourra nous aider dans ces changements. J’envie ceux qui pensent que ce droit de pétition sera d’une quelconque utilité, mais dans la mesure ou les propositions faites devront l’être « dans le cadre de la constitution », je n’y vois guère l’espoir de la modifier…
Tom
(1) Pour l’analyse constitutionnelle du texte, je renvoie au site d’Etienne Chouard, etienne.chouard.free.fr
(2) Je recommande particulièrement "l’Antimanuel d’économie" par Bernard Maris, "la Grande Désillusion" de Joseph Stiglitz,"l’Horreur Économique" de Vivianne Forrester, et le plein d’espoir "Un autre monde est possible si..." de Susan George.